La confusion des racismes

On reparle depuis peu du terme «racisme anti-blanc», depuis la sortie du livre Manifeste pour une droite décomplexée de Jean-François Copé qui récupère ce terme jusque là utilisé principalement par l’extrême-droite.

Je lis pas mal de réactions de gens, le plus souvent blancs, qui trouvent ça bien ou nécessaire de rappeler l’existence du racisme anti-blanc; de dire que le racisme c’est pas seulement un péché de blanc. Histoire de dire que… que quoi au juste? On pourrait tenter longtemps de percer les motivations diverses derrière ces réactions. Pour certains, il y a la volonté de justifier leur propre racisme en l’opposant à un racisme équivalent pratiqué «en face», le fameux racisme anti-blanc. Pour d’autres, le besoin de rejeter toute responsabilité dans les luttes antiracistes: je peux aussi être victime de racisme, alors même que je ne suis pas un connard raciste, donc je suis doublement non concerné par les revendications antiracistes qui ne parlent de toute façon pas de mes problèmes de blanc. Ou encore la volonté de rejeter la culpabilité de race qu’on leur aurait mise sur les épaules, qui ferait de tous les blancs des coupables par héritage.

Personnellement je m’en fous de répéter que le racisme est universel. Je ne vois pas d’intérêt particulier à enfoncer des portes passablement ouvertes en rappelant que la xénophobie fait partie de la nature humaine et qu’elle affecte chacun. Il me semble plus intéressant de critiquer le discours de l’extrême droite, et la manière dont elle récupère cette vérité évidente pour justifier les inégalités sociales, au prix d’une manipulation du langage. C’est donc de cela que je voudrais parler dans cet article.

Mais juste avant, je voudrais répondre à ceux qui trouvent important de rappeler que oui, le racisme est universel. Bon alors, les copains — vous permettez que je vous appelle les copains? parce comme vous êtes souvent, comme moi, des hommes blancs non-pauvres, je me suis dit qu’on était un peu pareils, un peu frères — oui, c’est vrai, vous avez raison. Le sentiment raciste, et plus largement le sentiment xénophobe, c’est un truc vraiment universel. Moi par exemple, j’ai été élevé par des parents pas racistes pour deux sous, des chrétiens avec «aimez-vous les uns les autres» comme valeur cardinale, qui ont vécu souvent au milieu de noirs et arabes et créoles en France ou ailleurs. Eh bien même avec ça, je suis raciste, je suis xénophobe.

Si j’agis en conscience: je me surprends parfois à avoir des préjugés ou des réactions de distanciation vis-à-vis de noirs, d’arabes, de juifs, de tous ceux qui ne me ressemblent pas. Et je n’ai aucune honte de ça, aucune culpabilité, car je sais que c’est exactement comme la capacité à la violence, au désir, à l’amour, à la compassion, à l’indifférence, à tout ce que tu veux de profondément humain: quelque chose qui est à la fois naturel, socialement construit, et influençable par mes choix personnels. Et je n’ai vraiment pas l’impression de me mortifier en disant cela. Au contraire, je suis vraiment heureux de n’être touché par mon propre sentiment raciste qu’occasionnellement, je suis heureux d’être conscient de ça, et je suis heureux d’être l’héritier de valeurs d’ouverture et d’accueil qui m’incitent à ne pas donner suite à ce sentiment. Enfin, je sais que ma liberté personnelle me permet d’infléchir mon comportement; de chercher à me justifier ou pas; de me foutre royalement des luttes antiracistes ou au contraire d’y participer. Je suis raciste comme la plupart d’entre nous, comme nous tous oserai-je dire; mais je ne suis pas fondamentalement raciste, par chance et par choix.

Oui, le racisme est universel. En tant que blanc, il m’est arrivé d’être victime de racisme ou de xénophobie. Ça m’est arrivé quand j’étais gamin en banlieue parisienne, ado à la Réunion et à Mayotte. Je me suis fait parfois traiter de sale blanc, sale Français, sale Zoreil, sale Mzungu. Au final assez peu souvent, peut-être dix insultes, peut-être vingt dans toute ma vie? J’imagine que certains autres blancs, dans d’autres situations, ont subi un peu plus régulièrement le racisme. Soit. Mais ce que je remarque avec ces insultes, qu’on peut sans doute entendre en France métropolitaine tous les jours ici ou là, c’est que ce sont… des insultes. Pas plaisant, parfois blessant, mais une insulte ce n’est pas une discrimination.

Voilà le glissement sémantique utilisé par l’extrême-droite et par Copé: en parlant de racisme anti-blanc (avéré, car le racisme est universel), on veut signifier que les blancs sont victimes de discriminations au même titre que les non-blancs en France. On veut dire que les non-blancs ne sont pas désavantagés dans la société française car, après tout, en ce qui concerne le racisme, tout le monde est logé à la même enseigne. Et ça, c’est bien sûr une fiction presque totale. Parce que le sentiment raciste et les discriminations racistes, ce sont deux mécanismes très différents.

Le sentiment raciste, on en a discuté plus haut. Mais une discrimination raciste, c’est quoi? Discriminer, c’est faire un choix. Pour discriminer, il faut donc être en position (permanente ou ponctuelle) de faire un choix, et ici un choix qui affecte la vie d’autres personnes. Par exemple si je suis propriétaire d’un appartement à vendre ou à louer, juge décidant de la sévérité d’une peine, recruteur décidant d’une embauche ou supérieur décidant d’une promotion, policier décidant de quelle apparence ou quel comportement appelle un contrôle d’identité ou d’autres mesures plus drastiques; mon boulot est alors de discriminer, au sens propre, c’est-à-dire faire des choix entre des personnes à partir de critères. Ces critères sont idéalement objectifs et légaux: j’embauche telle ou telle personne pour ses compétences, sa motivation, et l’adéquation entre ses objectifs de carrière et de rémunération et ce que l’entreprise propose… mais pas pour son âge, son sexe, sa religion ou la couleur de sa peau.

Je ne sais pas vous, les copains, mais moi j’ai pas le souvenir d’avoir été discriminé une seule fois pour la couleur blanche de ma peau. On m’a parfois dit «sale blanc!», on l’a sans doute parfois pensé de moi, mais à ma connaissance ce n’était jamais une personne en situation de me donner accès à un emploi, un logement, un service public ou commercial (pas systématiquement mais le plus souvent, ces personnes sont blanches, alors ça aide). Et même si ça m’arrivait, d’être discriminé parce que je suis blanc, ça serait la première fois, ou la deuxième ou troisième fois de ma vie au pire… et pas la vingtième, la centième ou cinq-centième fois.

Si les mouvements antiracistes se penchent beaucoup plus sur les préjugés et les discriminations que sur le simple sentiment raciste, ce n’est pas pour rien. C’est parce que les préjugés limitent ce que les victimes de ces préjugés se sentent capable de faire, ce qu’on leur dit qu’il est acceptable qu’ils fassent ou pas dans la société. C’est parce que les préjugés et leur expression publique servent de catalyseur au sentiment raciste, qui sans cet appui n’est qu’une faiblesse humaine dépassable personnellement et collectivement. C’est enfin parce que les discriminations limitent objectivement les opportunités sociales des personnes discriminées, et par conséquent leur accès au pouvoir et à l’indépendance.

En créant et entretenant une confusion entre sentiment raciste et discriminations racistes, que fait-on au juste à part effacer la question des discriminations du discours public? En insistant sur l’universalité du sentiment raciste, que fait-on au juste à part déplacer l’attention publique de la question des injustices concrètes à celle des ressentiments personnels?

Même lorsqu’elle évite la haine de l’autre et la victimisation caractéristiques de l’extrême-droite, la thématique du «racisme anti-blanc» est-elle autre chose qu’un plaidoyer pour l’indifférence personnelle et l’inaction politique?