Lettre ouverte aux communautaristes

opinion racism society

Chers minoritaires,

En tant qu’homme blanc hétérosexuel non-pauvre et bien d’autres choses encore, j’ai la chance de connaitre tout à fait la vie, la société et l’ordre des choses; il est donc de mon devoir de vous instruire à ce propos. En effet, vous les défavorisés, vous les minoritaires, n’avez qu’une vision particulière des choses — un particularisme, si je puis dire — et grand besoin que l’on vous indique humblement et fraternellement le droit chemin. C’est une tâche délicate dont je m’acquitte avec l’extase du devoir accompli et la certitude de ma propre utilité sociale. (Mais je m’égare, car il me faut aujourd’hui parler plutôt de vous.)

J’apprends par le truchement de la Presse que vous vous retrouvez régulièrement dans un entre-soi coupable, dans un refus d’altérité sidérant qui remet en cause les fondements même de la République et du vivre-ensemble. Les unes forment des groupes pour débattre et en excluent ceux qui ne leur ressemblent pas, les autres organisent des manifestations en apparence joyeuse mais qui portent en elle le germe de ce que l’on peut appeler sans crainte le fléau du siècle, j’ai nommé: le communautarisme.

Alors même que la Civilisation occidentale pose l’Égalité comme principe fondateur et offre une place (selon ses lois et ses règles) à chacun, quelques uns souhaitent vivre leurs spécificités de caractère ou de culture héréditaire non pas comme une richesse individuelle mais comme une composante identitaire à revendiquer et à opposer aux autres. C’est là une dangereuse dérive qui menace tout ce à quoi nous croyons.

La République accueille les musulmans pourvu qu’ils gardent leur culture trop peu occidentale pour eux (et donc chez eux, portes closes!). Elle accepte les homosexuels pourvu qu’ils se fondent dans le paysage. Elle accepte les pauvres pourvu qu’ils se soumettent aux lois justes de notre société méritocratique. Voyez: il est fallacieux de dire que notre société n’accueille pas les minorités! Cela, il nous faut le rappeler sans relâche, courageusement, et dire encore que l’on ne peut prétendre aux bienfaits offerts par la vie en société sans se plier aux règles que cette société établit fort à propos. La République accueille chacun et ne demande pour cela qu’une adhésion réelle aux valeurs républicaines. Elle va même jusqu’à apporter son aide à ceux qui, en paroles ou en actes, ne respectent pas ces valeurs, car elle sait que cet irrespect est d’abord le fruit de l’ignorance.

Nous devons lutter avec acharnement contre ce mensonge: l’idée que les regroupements communautaires seraient une nécessité de survie collective et individuelle face à l’exclusion. Car en réalité il n’y a pas d’exclusion, comme nous l’avons montré: il n’y a que des conditions, et ces conditions sont justes et s’imposent pareillement à tous. J’en veux pour preuve mon expérience et celle de mon entourage social direct, qui non seulement n’est jamais victime d’exclusion, mais en plus n’aurait le cas échéant strictement aucune difficulté à répondre aux justes conditions républicaines. On voit bien alors que le communautarisme est une fausse réponse, et une tentation dangereuse et coupable, à un problème à la fois exagéré et mal compris.

Il me parait tout à fait inconcevable — et je vois dans nombre de propos en ce sens la trace d’un mensonge névrotique — qu’un citoyen puisse vivre au quotidien dans un sentiment d’exclusion du fait de son origine ethnique ou sociale, de son sexe ou de ses penchants sexuels et choix de vie afférents. Bien entendu, nous ne pouvons nier que des problèmes ponctuels surgissent parfois, et nous traitons ces problèmes lorsqu’ils se présentent par l’action publique, notamment celle des tribunaux en charge d’appliquer la loi républicaine. Mais, je me refuse à considérer toute analyse systématique de ces problèmes; à plus forte raison quand ces analyses biaisées et inutiles sont présentées par des associations de pleureuses ayant fait profession de la victimisation et de l’indignation. La liberté d’expression qu’il nous faut défendre, ainsi que notre devoir démocratique d’écoute attentive, ne doivent pas emporter notre adhésion aux discours alarmistes et aux revendications identitaires! Il n’existe qu’une seule identité, l’identité Républicaine, et elle est construite à notre image.

Revenez à la raison et abandonnez cet entre-soi qui vous éloigne de la masse, de la normalité, de l’acceptabilité sociale! Et qu’importe que moi-même et les miens (dans nos hémicycles et dans nos salles de rédaction, dans nos think tanks et nos conseils d’administration) vivions en toute inconscience entre hommes blancs riches de culture historiquement chrétienne: cela n’a rien à voir avec un quelconque communautarisme! Vos associations revendicatrices coupables et notre exercice du pouvoir sont des choses bien différentes. De fait, être homme ou blanc ou hétéro ou non-pauvre — en somme, normal — n’est en rien une revendication identitaire puisque justement c’est la définition même de la normalité! Il ne peut y avoir de communauté quand vous êtes, comme je le suis, symbole et représentant de la seule communauté, unique et indivisible, à savoir la République.

Chers amis, chers minoritaires, reprenez donc vos esprits! La République vous accueille à bras ouverts pour peu que vous acceptiez de ressembler un peu plus à ce que je suis. Cessez de vous regrouper entre vous, de revendiquer pour vous-mêmes plutôt que pour tous, de vous réjouir entre vous en nous excluant nous, les normaux, la République, la Nation, la Civilisation!

Revenez-nous! Nous vous accueillerons alors les bras grands ouverts pour vous saisir amoureusement et vous guider jusqu’à votre place légitime de citoyens dans le grand ordre des choses défini par nous.

Votre ami,
Jean-François Privilège