Mais je suis pas pédé·e

Ça fait cinq ou six fois que je vois passer sur Twitter le même argument, le même bon mot en fait, sous la plume de personnes qui soutiennent le mariage pour tous ou les droits des personnes LGBT en général. Par exemple:

— Tu es pour le mariage gay donc tu es lesbienne. — Je suis contre la déforestation donc je suis un arbre?!

Tous ces bons mots utilisent le même modèle. Ici on pourra protéger les arbres sans être soi-même un arbre, là-bas on pourra protéger les animaux sans être une vache ou un panda, et ainsi de suite.

Alors ce n’est que mon avis et ça n’engage que moi — bla bla disclaimer bla — mais arrêtez avec ça. Vraiment. Et là je m’adresse plus spécifiquement aux personnes hétéro qui écrivent ce genre de réplique et en font la publicité: je sais que ça part d’une bonne intention, mais stop.

Je vais essayer d’expliquer pourquoi la deuxième phrase est une répartie plutôt pourrie, et ensuite en quoi la première phrase est vraiment problématique et comment on pourrait y répondre.

La répartie foireuse

Je suis contre la déforestation donc je suis un arbre?!

Qu’y a-t-il au juste dans cette réponse? La première chose qui m’interpelle, c’est que ça sonne vraiment comme une manière de dire LOL NON JE SUIS PAS GAY. Je veux dire, remettons en situation: tu es un homme ou une femme hétéro, tu défends les droits des LGBT, et ton interlocuteur fait la supposition que tu es gay ou lesbienne. Comment tu te sens? Est-ce que tu as l’impression que c’est un problème le fait que cette personne (étrangère ou bien peut-être une connaissance) suppose ça de toi? Est-ce que tu as envie de corriger cette personne?

Je suis déjà passé par ce genre de réaction. Quand j’ai commencé à prendre part à des débats sur le mariage pour tous, dans ma tête je me voyais comme hétéro (même si ponctuellement attiré par des mecs). Ça doit faire un an que je fais progressivement mon coming out bisexuel, parfois publiquement mais surtout envers moi-même. Mais disons que tout le long du débat sur le mariage pour tous je me suis senti plutôt en situation d’allié, et plutôt hétéro.

Et donc le tu dois être gay… dans les débats je l’ai entendu régulièrement, et dans ma tête ça me faisait bizarre cette supposition qu’on projetait sur moi. Alors au début, deux ou trois fois, j’ai dû répondre d’une manière qui faisait comprendre que non, j’étais pas gay. Et quand je disais ça, ça semblait avoir du poids. Même si ça n’amenait pas mon interlocuteur à changer d’avis, ma parole en tant qu’hétéro avait plus de poids que si on me supposait gay. Ça m’a fait très, très bizarre. Après ça j’ai refusé de détromper les interlocuteurs qui supposaient que j’étais homosexuel. (Ce qui a provoqué chez moi une autre réaction: je me rendais compte que d’être vu comme homo, je le ressentais un peu comme si on m’avait insulté — c’est là que j’ai découvert ma propre homophobie internalisée.)

Je ne sais pas ce que ça vous fait à vous d’être supposé·e gay ou lesbienne, j’ai donné mon exemple parce que c’est celui que je connais. Mais si vous pouviez vous interroger là-dessus avant de lancer une répartie saillante, et d’en faire un bon mot pour vos followers sur Twitter et vos amis sur Facebook… je sais pas, ça pourrait être intéressant.

Et pour revenir à la réplique Je suis pour les droits des animaux, ça fait pas de moi une chèvre (et variantes): je sais que c’est pas l’intention de départ, mais… perso aujourd’hui ça me fait un peu mal au cul de me voir comparé à un arbre ou à un animal de ferme. Non mais sans déconner. D’une part parce que des arbres ou des animaux, je sais pas, je trouve pas ça hyper flatteur en tant qu’être humain. (On est d’accord que dans la comparaison vous vous êtes humains, et seuls les LGBT sont des végétaux ou des animaux exploités ou en danger, hum?) Et ensuite parce que ce sont pas exactement des images de personnes capables de lutter par elles-mêmes (avec mais aussi sans votre soutien), et de définir elles-mêmes les priorités de leurs luttes. Donc ouais, ça fait un peu chier.

Mais en fait tout ça c’est des détails. Parce que ce qui m’énerve vraiment, c’est que le tu dis ça parce que t’es homo est profondément homophobe, et que vous n’avez pas l’air de le voir. Et comme vous ne le voyez pas, ça vous semble plus important de détromper votre interlocuteur (faudrait pas qu’on suppose que vous êtes homosexuel·le·s…), et d’en profiter pour l’attaquer sur une question de logique élémentaire comme si c’était un tournoi de rigueur intellectuelle et de bons mots qui claquent. Ben merde un peu.

L’argument homophobe

Alors voyons plutôt pourquoi la première phrase, Tu es pour le mariage gay donc tu es lesbienne, est un argument homophobe. C’est en réalité un argument qu’on entend sous plusieurs formes:

Je suppose que tu es gay? Tu dis ça parce que tu es lesbienne. Non mais lui c’est normal qu’il dise ça, il est homo.

Et ça, surtout en contexte, c’est profondément homophobe. Ce que ces phrases sous-entendent, et c’est parfois précisé explicitement par la suite, c’est que l’avis des personnes LGBT compte moins que celui des hétéros. En particulier sur toutes les questions qui les concernent, là où on pourrait s’attendre justement à ce que leur avis soit primordial (c’est un peu elles qui sont concernées, justement…), bah non, leur avis ne compte pas. C’est un avis qui est en quelque sorte attendu, automatique, et balayé du revers de la main.

Si tu es gay ou lesbienne, c’est «normal» que tu penses et revendique telle ou telle chose, et puis hop on s’en fout. Ton avis ne compte pas. Tu cherches juste à servir tes propres intérêts, vilaine personne égocentrée que tu es. Tes revendications et tes protestations sont au mieux «subjectives», au pire du bruit que l’on peut ignorer du moment qu’on a compris que t’es LGBT.

À l’inverse, si tu es hétéro tu seras considéré·e comme plus objective, ton opinion aura plus de poids. Peu importe que tu sois une personne tout aussi subjective et égocentrée qu’une autre (on ne réfléchit qu’avec son propre cerveau et on part toujours de ses propres expériences, de son propre égo justement), tu auras plus de crédit aux yeux de la société. Et tu auras clairement plus de crédit aux yeux de ton interlocutrice·teur si tu lui révèles que c’est en tant qu’hétéro que tu soutiens le mariage pour tous.

Est-ce qu’on veut vraiment laisser ce système de privilège et d’autorité (et à l’inverse de silenciation) de la parole s’exprimer, sans le remettre en question?

Une bonne manière de répondre à l’homophobie contenue dans ces phrases ce serait plutôt de l’interroger pour la faire sortir au grand jour. Demander par exemple: Peux-tu me préciser ce que cela change à mes arguments ci-dessus, si je suis homosexuel·le ou hétéro?

Conclusion

Le si tu dis ça tu dois être gay/lesbienne! implique que si tu es LGBT ta voix, tes arguments ont moins d’importance que ceux d’un·e hétéro. Si vous pouviez vous offusquer de ça, plutôt que du fait qu’on vous imagine homo alors que non pas du tout, ce serait déjà ça de gagné.