Tous les hommes sont des connards

Oui mec, tous les hommes sont des connards, va falloir t’y faire.

Et je dis pas ça au douzième degré pour railler les féministes misandres1 qui font rien qu’à exagérer et faire des amalgames. Je suis très sérieux là: les hommes sont des connards, toi tu es un connard, moi je suis un connard, et peut-être qu’à un moment faut voir la réalité en face et se dire que merde, y a un truc qui va pas.

En quoi est-ce que tu es un connard, tu demandes, et comment je peux affirmer ça alors que je te connais même pas? C’est une question de définitions. Par exemple une définition contemporaine du connard ce serait un mec qui, individuellement, fait de la merde et nuit aux gens autour de lui. Or toi t’as pas spécialement l’impression de nuire aux gens, tu fais même des efforts pour être un mec bien, pas comme tous ces connards là. De toute évidence, les connards c’est une minorité nuisible, pas la majorité des hommes, et certainement pas tous les hommes. En tout cas certainement pas toi, pas tes potes, pas tes amis, pas tes proches de sexe masculin.

Ben moi, je me permets une définition à peine différente. Je pars du même point: personne qui nuit aux gens autour d’elle, et je rajoute: et s’en fout parce que c’est pas son problème.

La belle affaire! En quoi les hommes sont des connards d’après cette définition? Alors là, c’est assez simple:

  1. Les hommes constituent une classe sociale dominante2, qui profite de nombreux avantages matériels et symboliques, de meilleurs salaires, de plus de pouvoir de décision sur leur propre sort et celui d’autrui (par leur présence hégémonique dans les structures de pouvoir publiques ou privées), et du fait qu’on les laisse plus aisément décider de leur vie sans leur faire un procès en respectabilité sociale (se soldant par de l’exclusion sociale ou une peine judiciaire, suivant le contexte).

  2. Cette domination est active, ce n’est pas un don reçu des fées à ta naissance et dans lequel tu n’aurais aucune part. Ça marche pas comme ça, désolé. Ce n’est pas juste une «donne» de départ inéquitable, c’est le résultat d’une somme d’actions. Ça passe par des torts causés à autrui pour que cet autrui reste à sa place subalterne; ça demande des violences symboliques et si besoin physiques; ça demande de restreindre la liberté des gens dans leur tête et si ça suffit pas dans leur corps. Et il faut le faire génération après génération, et ça prend diverses formes: exploitation économique, exploitation du travail non rémunéré, violences sexistes, pressions sociales restreignant la liberté d’action des femmes (sauf à vouloir encourir des reproches, des violences symboliques voire physiques), etc.

  3. Tous les hommes participent à la mise en acte et à la perpétuation de cette oppression sexiste. Bien sûr la participation de chaque homme à la domination masculine n’est pas un truc en noir et blanc, il n’y a pas d’un côté les machos rétrogrades et de l’autre les hommes normaux qui n’ont jamais pris part au sexisme (…et pourtant on l’entend tous les jours, cette blague!). Il y a plutôt un éventail de participation active aux violences (plus ou moins graves), de justification des violences, et de tolérance des injustices (le plus souvent avec une forme d’ignorance volontaire: Je veux avoir le droit de m’en foutre, m’a-t-on dit une fois…). D’ailleurs la tolérance, la justification et l’ignorance volontaire, c’est plus que courant; forcément, quand c’est pas toi qui prends les coups3

L’étendue de l’oppression sexiste est documentée, de même que de nombreuses formes de participation concrètes des hommes à cette oppression. Les mécanismes de l’oppression font l’objet de nombreuses analyses, et on peut être d’accord ou pas avec certains constats et certaines analyses. Mais la base c’est qu’il y a des gens qui en exploitent d’autres pour en tirer un profit, sous une forme ou une autre, et qui trouvent ça bien normal. Donc: connards.

Amalgame toi-même

Ça doit être tentant de répondre «non mais c’est pas comme ça», «tu mélanges tout», «tu fais des amalgames», «tu exagères». Sauf que non, j’amalgame rien du tout. Je veux bien qu’on discute des nuances et des mécanismes exacts en jeu, mais le déni ça commence à bien faire. Je veux bien discuter, je veux bien qu’on me corrige quand je dis des bêtises, mais faudrait voir à y mettre un peu de rigueur, à pas se limiter à des preuves anecdotiques choisies avec soin pour montrer que c’est pas si grave ou que le sexisme va dans les deux sens—non, il va pas dans les deux sens, pas avec la même force et les mêmes objectifs.

Le sexisme est un système d’exploitation dans un sens bien précis (domination des hommes sur les femmes), on va arrêter de se cacher derrière son petit doigt et de prétendre que c’est pas vrai, ou que c’était avant (oui c’était pire avant; non ça n’a pas disparu), et enfin on va arrêter de prétendre qu’un système d’exploitation peut exister et se perpétuer sans participation active du groupe dominant.

Ça veut dire que oui, tous les hommes participent à l’oppression sexiste. Peut-être à des niveaux divers, car il y a des variations dans l’éducation et les parcours de chacun (et, soyons fous, les éventuelles mises en pratique d’engagements antisexistes). Mais l’éducation genrée facilite, normalise, justifie et même souvent exige cette participation à la domination; à partir de là, dire qu’un homme ne participe pas à la domination sexiste parce qu’il a un bon fond, et que cette domination tomberait du ciel… soyons sérieux. Ça ne marche pas comme ça.

Alors je ne veux entendre aucun homme contester, «relativiser» ou «nuancer» l’existence et la gravité de la domination masculine avant d’avoir fait le taf de se renseigner.

Se renseigner, ça veut dire quoi? Déjà, ça veut dire arrêter de s’en foutre et de réclamer le droit de s’en foutre, parce que t’as beau ne pas avoir choisi d’être né mec et t’as beau ne pas avoir choisi d’avoir la plus grande part du gâteau, tu es impliqué, c’est comme ça. Le sexisme, et par sexisme je parle en priorité de la domination des hommes sur les femmes4, ce ne sont pas les machos qui le font, c’est un peu tout le monde: c’est tes parents, tes frères et sœurs, tes profs de la maternelle à la fin de tes études, c’est tes potes du collège, c’est la culture dans laquelle tu baigne, c’est ton éducation. Donc non, c’est pas juste une histoire de meufs féministes dans ton coin: tu as du boulot aussi.

Se renseigner, concrètement, c’est écouter. Si une femme dénonce le sexisme d’une situation qu’elle vit, faut arrêter de se donner comme mission de la contredire, ou même de jauger ce qu’elle raconte en se croyant objectif. En tant que mec tu as un intérêt concret à ne pas lutter contre la domination masculine, tu vois. Parce que ça veut dire, par exemple, plus d’opportunités d’embauche et plus de thunes pour toi si tu participes aux discriminations au travail ou si tu les laisse se produire (et même chose en amont pour les discriminations dans l’orientation). Ça veut dire, par exemple, plus de sexe (pour les hommes hétéros ou bis en relation avec une femme) si on défend le droit des mecs à insister pour avoir du sexe (quand leur copine veut pas trop, ou à insister quand une fille dit non mais que ça veut dire peut-être…). Et ainsi de suite5. Donc on arrête d’être à la fois juge et partie, surtout si c’est pour juger d’expériences que par définition on ne pourra pas avoir car le monde autour nous considère comme homme.

Je pourrais enfin dire que se renseigner c’est lire des bouquins de sociologie et d’études sur le genre, et oui il y a plein de trucs importants à apprendre comme ça… mais à la rigueur c’est secondaire, si on pouvait au moins commencer par écouter sans juger! Ça serait vachement bien. Tu peux même ne pas croire un traitre mot de ce que je raconte ici, et arrêter ta lecture ici, si tu gardes juste cette idée d’écouter sans juger et de vraiment prendre en compte la parole des femmes au lieu de défendre «les hommes».

(J’ai déjà proposé cette idée, qui ne vient pas de moi, à des hommes: écouter sans juger. C’est à vous désespérer de l’espèce humaine. Certains réagissent comme si on souhaitait leur couper les couilles, et vous répondent que cette demande est sexiste. C’est sidérant. On leur demande juste d’être dans le non-jugement, vous savez ce truc tout con—mais compliqué à faire, on est d’accord—qu’on recommande comme outil pour améliorer sa capacité d’empathie et ses relations avec ses proches… mais non, il faut absolument avoir la possibilité, que dis-je le pouvoir de juger dans sa tête et de communiquer au monde ce jugement. Tant pis si ça écrase des gens.)

Utilité du mot connard

On résume. Par défaut, un homme est un connard car:

  • Il est éduqué pour assumer un rôle de dominant.
  • Cette domination implique un dommage causé à autrui.
  • Et il s’en fout parce qu’il trouve ça normal.

Faire du tort et n’en avoir rien à battre, c’est un peu la définition du connard. J’suis désolé si ça cause de la peine à certains et certaines. Mais à ce niveau là c’est mécanique: on a le préjudice causé (pour son propre profit qui plus est, que l’exploitation soit directe ou indirecte…), parfois même la justification sans gêne du préjudice (c’est normal, c’est bien, c’est souhaitable…), ou au mieux l’indifférence volontaire; on est donc en présence d’un connard.

Mais maintenant qu’on y est, on peut noter que cette définition un peu rigoureuse du connard, c’est finalement une simple description de la classe dominante dans toute forme d’oppression: exploiter et/ou limiter fortement la liberté d’autrui, justifier cette oppression en la décrivant comme normale, et se moquer du dommage causé car on n’en souffre pas.

Pourquoi parler de «connard» plutôt que de dominant, dans cet article? Eh bien parce que si je parle simplement de domination, ou d’oppression, c’est abstrait; si je parle de dominant, tu t’en fiches; et si je parle d’oppresseur, tu écarquilles les yeux. Il y a peut-être des oppressions, mais des oppresseurs? Naaan, faut pas pousser quand même.

Bah si, il y a des oppresseurs. Et je dis «connard» pour dire oppresseur, pour rappeler qu’il y a une participation personnelle à l’oppression, et que cette oppression c’est pas un truc abstrait mais un préjudice causé à autrui.

En passant, cette idée que tous les hommes sont des connards, je ne l’ai pas inventée. Je l’ai piquée à d’autres hommes: mecs lambda, antiféministes, égalitaristes… Si si, je vous jure. Faut que je vous raconte.
Ça se passe souvent comme ça: des femmes décrivent un aspect de l’oppression sexiste, notamment des violences sexistes, et pointent les bénéficiaires et agents principaux de ces violences: des hommes. Réaction du chœur des hommes mentionné plus haut: Stigmatisation! Tu dis que tous les hommes sont des connards!

Et ils y croient vraiment. À aucun moment le texte auquel ils réagissent ne dit «tous les hommes», ni même «une majorité des hommes», mais ils y croient dur comme fer à une mise en cause implicite de tous les hommes.

On pourrait se dire que c’est une réaction de l’égo blessé de certains hommes, la réaction de quelques uns qui se sont sentis, par une maladresse de lecture, visés par un propos qui a priori ne parlait pas d’eux, puisqu’il parlait d’hommes coupables de violences sexistes et uniquement d’eux.

Sauf que c’est trop systématique pour être juste un truc individuel.
Ce Tu dis que tous les hommes sont des connards! (variante possible avec «violeurs»), je ne sais pas exactement ce que c’est, mais ça ressemble à un mécanisme de défense de groupe, une forme de solidarité masculine. Il importe que le moins d’hommes possibles soient désignés comme violents ou oppressifs, afin que la classe sociale «homme» ne soit pas entachée de ce problème. Il faut en quelque sorte que l’oppression, que l’on veut bien admettre parfois, tombe du ciel.

Ce que cette réaction dit, finalement, c’est: je refuse catégoriquement que l’on désigne la classe sociale des hommes comme responsable de l’oppression sexiste.

Bah si, désolé mais il faut. Tant pis si ça pique. Il y a pas trente-six moyens: c’est ça ou laisser les hommes refaire l’oppression à l’identique. Les hommes sont des connards. Les hommes sont des oppresseurs. Est-ce qu’on se satisfait de cet état de fait? Est-ce qu’on essaie d’y changer quelque chose?

Questions-réponses

Tu es un homme, tu dois vraiment te détester…

Parce que je dis que tous les hommes sont des connards, des oppresseurs? Non ça va, merci, je m’aime beaucoup en fait. Mais c’est une question hors-sujet. Il ne s’agit pas d’aimer ou détester des gens, mais d’identifier, dans un système oppressif, qui cause du tort à qui et comment.

Je suis un homme, donc je devrais me mépriser?

Savoir si tu te méprise ou pas, ça te regarde. Moi je te rappelle juste que tu participes à une oppression, donc que tu nuis très probablement à des gens. À toi d’identifier quand, en quoi, et comment tu peux éventuellement arrêter (si tu souhaites arrêter…).

Tu culpabilises les hommes!

Non, j’essaie de dire un truc qui se rapproche de la vérité. Je ne demande à personne de se sentir coupable face à ça. Je crois qu’il appartient à chacun de savoir s’il doit se sentir coupable pour tel ou tel comportement. C’est pas trop mes oignons et je m’en fiche un peu, en fait.

Ce qui m’intéresse plutôt, c’est qu’on admette avoir, nous tous dans la classe sociale «hommes», la responsabilité collective de l’oppression sexiste.

Pour donner un exemple de responsabilité sociale: je ne suis pas à l’origine des inégalités salariales, mais si à un moment je suis en situation de décider du salaire d’autrui, d’une promotion ou d’un recrutement, et que je ne me suis pas sérieusement renseigné sur les discriminations sexistes salariales et à l’embauche et les moyens concrets de les minimiser… j’ai très clairement manqué à ma responsabilité.

Responsabilité? Je suis pas responsable des crimes sexistes!

Quand on parle d’un crime sexiste, il y a d’une part la culpabilité individuelle de la personne (ou des personnes) ayant commis ce crime, et d’autre part la responsabilité de la société. La société est responsable dans la mesure où le contexte social et culturel est favorable—ou du moins pas assez défavorable—à ce crime: solidarité masculine dans la défense des agresseurs, mise en accusation des victimes, discours relativisant voire justifiant le crime.

Or, «la société», c’est tout un chacun. Chacun d’entre nous écope donc sa petite part de la responsabilité collective. La bonne nouvelle, c’est que c’est une part suffisamment modeste pour être parfaitement gérable. La «mauvaise» nouvelle c’est qu’elle n’est pas suffisamment infime pour qu’on ait le droit de s’en foutre et de ne pas s’interroger sur son propre comportement et sur sa tolérance d’un contexte social et culturel légitimant les violences.

Si tout le monde est responsable, les femmes aussi, non?

Je tiens les hommes pour davantage responsables du contexte culturel et social sexiste que les femmes, d’une part parce que ce contexte est biaisé en faveur des hommes (il offre un certain degré de protection à chaque homme exerçant une violence, exploitant ou discriminant des femmes), et d’autre part parce que les hommes ont trois ou quatre fois plus de poids économique, politique et médiatique pour y changer quelque chose.


  1. Alors que bon, c’est une réaction parfaitement saine la misandrie, quand on y pense. (En en-tête: motif Misandry Floral par Uncycled Patches.) 

  2. Les hommes sont une classe sociale dominante: cela ne signifie pas que tout individu homme est en situation de pouvoir supérieur à la moyenne. Cela signifie que toutes autres caractéristiques étant égales, un individu de genre masculin dispose de plus de liberté et d’autonomie qu’un individu de genre féminin. 

  3. Christiane Rochefort écrivait: Il est hors de question que l’oppresseur aille comprendre de lui-même qu’il opprime, puisque ça ne le fait pas souffrir: mettez vous à sa place. (Citation in extenso par Mademoiselle dans la préface de Rupture anarchiste et trahison proféministe.) 

  4. Faut-il préciser que la domination inverse n’existe pas? Parmi les choses qui ne sont pas une domination des femmes sur les hommes, dans les vécus possibles d’un homme: être attiré par des femmes (l’argument elles nous mènent par la braguette est risible); ne pas avoir de succès amoureux avec les femmes ou une femme en particulier; mal vivre les injonctions à la virilité (ces injonctions visent à renforcer la position dominante de la classe des hommes); avoir des ennuis personnels, scolaires ou judiciaires à cause des injonctions à la virilité (idem, on peut parler de cout de la domination masculine mais pas de domination des hommes par les femmes). 

  5. J’ai donné deux exemples, il y en aurait cent autres. Et je dis pas que ces deux exemples s’appliquent forcément à chaque homme (je sens venir les tu dis que tous les hommes sont des violeurs de loin…); la seule portée de ces exemples, c’est d’illustrer le principe de l’intérêt de classe à jouer du sexisme ou a minima à l’ignorer.