Plaidoyer pour l’extrémisme

Florens Verschelde

S’il y a bien une chose qui m’énerve dans les discussions que je peux avoir ou dont je suis témoin, ce sont les manœuvres d’évitement. C’est-à-dire tous les non-arguments dont le but principal et parfois inconscient est de discréditer un propos adverse sans avoir à le prendre en considération. Je pourrais écrire vingt articles sur le sujet, sur vingt techniques ninja de la mauvaise foi caractérisée, surtout que je pratique sans doute pas moins qu’un autre ces techniques tellement habituelles. Mais ce serait un peu long, presque un livre, alors pour commencer je vous propose de parler de celle-ci: l’accusation d’extrémisme.

Tout argument reposant sur l’«extrémisme» est logiquement infondé. C’est un non-argument qui relève d’une opinion conservatrice et du refus d’examiner l’opinion adverse.

Voilà, je me suis dit que j’allais pas vous faire poireauter jusqu’au douzième paragraphe mais plutôt vous livrer d’emblée la conclusion: accuser quelqu’un d’extrémisme ça ne vaut pas tripette, et ça en dit beaucoup plus sur l’accusateur que sur l’accusé. Et comme vous êtes pas obligé(e)s de me croire sur parole, on va essayer d’expliquer tout ça.

Extrême par rapport à quoi?

Le concept même d’extrémisme invoque des images, des représentations spatiales. Si on place des idées le long d’une ligne et de part et d’autre d’un point central, les idées suffisamment proches du centre seront jugées acceptables, et celles trop éloignées seront «extrémistes». C’est cette image qui est utilisée presque systématiquement pour décrire les opinions politiques: centre, droite, gauche, mais aussi extrême-droite et extrême-gauche.

D’autres représentations visuelles viennent à l’esprit: celle d’un cercle, d’une sphère ou d’un carré. Les idées hors-champ, hors-cadre, ne mériteraient pas considération: il est alors permis de les moquer ou de les rejeter avec dégout, sans chercher à les analyser. Au quotidien, même face à une argumentation construite, il suffit de buter sur un seul détail «hors-cadre» pour décrocher et ressentir le besoin de rejeter toute l’argumentation en bloc.

Ces représentations courantes appellent une question: qu’est-ce qui se trouve au centre? Qu’est-ce qui définit le cadre de l’acceptable?

Il s’agit toujours d’un postulat idéologique. C’est-à-dire d’une idée centrale qu’on estime incontestable. Le plus souvent, il s’agit d’une idée héritée, transmise par une éducation ou une culture. Par exemple, l’appel au meurtre est jugé extrême (en plus d’être punissable dans de nombreuses sociétés), car il va à l’encontre de l’interdit social du meurtre. Mais il faut bien voir que d’une part cet interdit est variable selon les époques et les cultures, qu’il s’accommode de formes de meurtre socialement justifiées et ritualisées, et qu’enfin il est chez chaque individu le fruit d’un conditionnement culturel plus que d’une réflexion éthique pendant laquelle l’individu aurait remis en cause ce postulat (se donnant ainsi le choix de le retenir ou de l’abandonner).

L’extrémisme c’est donc tout ce qui est contraire à une idéologie. Définition singulière quand on sait que, dans le langage commun, l’idée d’idéologie est justement associée à l’extrémisme: religieux, politique, militant, etc. Un idéologue ce n’est pas vous ou moi, non ma bonne dame, c’est nécessairement quelqu’un d’un peu extrême!

C’est que, tout naturellement, on a tendance à croire que l’idéologie n’existe que chez les autres. Et en cela on se trompe tout à fait. Nous sommes tous idéologues à notre échelle, que nous en ayons conscience ou non. Ceux qui disent «moi, je n’obéis à aucune idéologie» oublient qu’ils sont porteurs de nombreuses croyances héritées qu’ils ont rarement pris le temps de remettre en cause (que ce soit pour les critiquer ou pour les réaffirmer). Ils croiront à la République, à la démocratie, à l’interdit de l’inceste, à l’égalité de tous, à la méritocratie, etc. On peut considérer toutes ou certaines de ces valeurs comme bonnes, indispensables… mais sans examen réel de ces idées qui sont initialement des croyances, on ne peut pas nier leur caractère idéologique.

Soyons bien clair: le terme «idéologie» est en réalité neutre; il désigne simplement la manière dont on a acquis une idée et le niveau de conscience critique qu’on a de cette idée.

Le point de référence dont l’extrême s’écarte trop, c’est donc une idéologie, qu’elle soit héritée d’un groupe très large («la société»), ou d’un groupe spécifique que l’on fréquente (féministes, identitaires, marxistes, journalistes, dentistes…). Par conséquent, celui qui dénonce l’extrémisme d’un propos ou d’une action dit en creux: «voici ce en quoi je crois, peut-être sans même le savoir».

Extrémisme et conservatisme

Nous vivons dans des sociétés et des cultures qui sont porteuses de valeurs. Ces valeurs sont parfois contradictoires, par exemple nous croyons au droit de chacun à vivre avec un toit au dessus de la tête, mais nous croyons aussi parfois que ce n’est pas à nous de mettre en pratique cette croyance, ou que finalement chacun est responsable de son sort.

J’utilise ici un «nous» collectif, car personne ne vis dans une isolation mentale parfaite et ces contradictions se jouent parfois au sein de chacun. Mais il va de soi que chaque individu est aussi porteur de valeurs spécifiques et personnelles (bien que fortement influencées par son milieu); ce que l’un appelle «extrémisme» peut donc être normal pour un autre, et inversement.

Ce relativisme a une limite, car toutes les idées ou valeurs n’ont pas le même succès. Il existe dans chaque culture un ensemble de valeurs idéologiques majoritaires, présentes dans une majorité de discours, très peu contestées publiquement, et enseignées par l’école publique ou diverses institutions. Il existe aussi des idées subreptices que nous n’enseignons pas explicitement mais que nous transmettons malgré nous, faites d’interdits, de jugements en apparence anodins, de promotion des «bonnes» conduites et de condamnation ou moquerie des «mauvais» comportements.

Dans le langage courant, cet ensemble de valeurs idéologiques et de comportement codifiés comme acceptables est nommé «normalité». En politique ou en critique sociale, toute idée qui critique la normalité et qui propose une norme différente sera donc jugée comme extrême.

Qu’est-ce qu’une idée acceptable, une idée dans les clous? En politique (au sens large), ça peut être la proposition d’ajustements qui ne bouleversent pas le statu quo. La micro-gestion des cas particuliers, c’est bon, ça n’a rien d’extrême (c’est que l’écart entre ce qui est proposé et les idées et règles en vigueur est bien faible). Autre type de proposition politique acceptable: toutes les mesures «correctives» qui visent à corriger des «abus», des problèmes ponctuels tranchant avec l’idée que la société se fait d’elle-même.

Une idée extrême, à l’inverse, ce peut être de dire que la réalité sociale est différente des valeurs les plus nobles que la société se donne, et de proposer des mesures pour faire évoluer la réalité. Rien que le fait d’analyser le réel peut, dans de nombreux cas, vous attirer des critiques non pas sur la réalité de votre analyse, mais sur cet écart entre ce que vous dites et sur ce qui est communément admis comme «vrai». On vous reprochera alors votre «extrémisme», plutôt que l’erreur de votre propos (c’est qu’il faudrait démontrer l’erreur…). Ainsi, on reproche aux féministes dénonçant la «culture du viol» leur extrémisme, car analyser la société pour y voir des messages culturels excusant le viol — que cette analyse soit juste ou non — c’est entrer en contradiction directe avec la vision que la société a d’elle-même: celle d’une société condamnant catégoriquement le viol, et inscrivant cette condamnation dans le code pénal. On dira, «vous pensez que tous les hommes sont des violeurs!» (accusation d’extrémisme à travers une parodie du discours), et pas «les faits ne corroborent pas votre théorie d’une culture du viol et de son influence sur l’incidence de ce crime».

L’autre forme majeure d’idée extrême, c’est l’idée qui propose un changement non seulement de la réalité sociale, mais aussi des valeurs sociales majoritaires. Par exemple, affirmer que «la propriété c’est le vol» est une idée extrême dans toute société dont une grande partie des rapports sociaux sont régis par des formes de propriété matérielle ou intellectuelle. Mais on peut aussi songer à toutes ces idées extrêmes en leur temps: l’abolition de l’esclavage (alors que «les noirs sont faits pour travailler, la science le prouve!»), le droit de vote des femmes («ce n’est pas sérieux, les femmes n’ont pas la jugeote nécessaire pour ce genre de décisions!»), l’abolition de la peine de mort… pour n’en citer que quelques unes.

Bien entendu, on pourra trouver autant d’exemples de changements condamnables. Imposer une dictature ou justifier le meurtre de masse en se servant de la force, de la propagande et de l’instrumentalisation de la peur, c’est aussi une forme de changement social. Le terme «changement» lui-même est neutre, et l’écart entre une idée et la normalité n’est pas un gage de qualité.

Voilà pourquoi toute personne qui recherche un changement social, et qui pour cela propose une analyse inhabituelle des mécanismes sociaux, sera taxée d’extrémisme. L’épithète est, au bout du compte, parfaitement juste, car il n’y a rien de plus extrême que le changement, la remise en cause du statu quo et de la «normalité». Mais cela ne dit rien sur le caractère souhaitable ou non du changement proposé, et sur la validité ou non de l’analyse qui le justifie.

Penser que toute position extrême est irrecevable, c’est alors croire que nous sommes arrivés à un état de perfection sociale, qui peut souffrir des ajustements… mais pas la moindre remise en question. C’est donc par définition une attitude conservatrice, affirmant que «dans l’ensemble tout va bien», et refusant la mise en avant et la critique des mécanismes sociaux et des systèmes culturels.

On peut être conservateur et avoir un apriori négatif sur toute forme de changement social. On peut être progressiste et appeler de ses vœux certains changements sociaux. Chacun est libre de ses opinions. Mais avant d’utiliser l’argument de l’extrémisme pour discréditer une opinion, gardez à l’esprit que cela vous identifie clairement soit comme conservateur, soit comme idéologue borné.