Marre des allié·e·s

Florens Verschelde

Je suis un·e allié·e. Je ne suis pas gay, lesbienne, bisexuel·le, transgenre, pansexuel·le, intersexe ou asexuel·le. Je soutiens juste l’idée folle que tout le monde devrait avoir les mêmes droits.

J’ai croisé l’image ci-dessus tweetée par Martin Winckler, mais ça aurait pu être par n’importe qui. Apparemment aux États-Unis des assos LGBT animées par des gens beaucoup plus intelligents que moi ont estimé que ça serait stratégiquement efficace de demander aux cis-hétéros de mettre des stickers Je suis un·e allié·e partout sur les réseaux sociaux.

Perso, ça me fait surtout bien chier.

Opinion

Ce qui suit est mon opinion et il se peut qu’une majorité des personnes LGBTQ ne la partage pas.

Je peux m’empêcher de voir dans ce Je suis un·e allié·e une manière d’une part de se congratuler, et d’autre part de rassurer les gens sur le fait que ha ha non pas de problème tu fais pas un coming out en soutenant telle ou telle cause LGBT, tu es bien cisgenre et hétéro. #NoHomo, comme on dit.

Et quand bien même ça ferait pas partie du tout de tes intentions ou de ce que tu veux faire passer comme message, je comprends pas pourquoi pour parler des situations de vie d’autres personnes tu as besoin de dire Je.

Je remarque aussi que le deuxième élément de ce badge je suis un·e allié·e (le premier étant Je), ce sont les droits formels. Pour une image sans doute produite dans un contexte américain, combien de chances que ça concerne principalement le mariage? Et combien de chances que ça concerne aussi, ou même en priorité, par exemple, les droits des trans ou la lutte contre les LGBTphobies?

J’imagine que se mobiliser en mode Je suis un·e allié·e pour une autocritique des manières dont on participe soi-même à l’homophie, à la lesbophobie, à la biphobie et à la transphobie, ça aurait moins de partages sur Facebook. Tandis qu’une notion vague de droits égaux, ça ne mange pas de pain.

Une discipline militante

La notion d’«allié·e» dans les luttes sociales est utile, mais ce n’est pas un badge ou une identité à promouvoir. Ça sert essentiellement à rappeler que quand tu fais pas partie des premièr·e·s concernées, il y a quelques principes à observer:

  1. Ne pas expliquer aux premièr·e·s concerné·e·s leur vie ou ce qu’iels devraient faire. Ne pas chercher à définir ou même influencer les priorités de lutte.

  2. Relayer la parole des personnes concernées plutôt que se proclamer porte-parole. Ne pas contribuer à l’invisibilisation habituelle (dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans les conversations…) des personnes concernées.

  3. Ne pas se mettre en avant. Ne pas s’autoproclamer «allié·e»: c’est aux personnes concernées par une oppression de juger si le soutien apporté est réel ou faux-cul, utile ou problématique.

Affirmer je suis un-e allié·e c’est ne pas laisser aux personnes concernées le pouvoir de dire non, ce que tu fais ne nous aide pas, tes objectifs ne sont pas nos objectifs, nous ne te considérons pas comme notre allié·e.

On pourra être, dans le meilleur des cas, en situation d’allié·e, et c’est cette situation qui est à prendre en compte dans notre éventuelle engagement dans une lutte. On ne peut pas être, à mon sens, «allié·e» tout court.

Par ailleurs, si on devait se fabriquer des badges je suis un·e allié·e pour chaque lutte, on porterait tous et toutes au moins quelques badges, voire même une dizaine.

Oui mais c’est pour dire d’où je parle…

Quand j’avais écrit sur ce sujet il y a quelques mois, plusieurs personnes m’avaient répondu ceci: préciser qu’iels ne sont pas LGBTQIA avant de parler de ces luttes, c’est une manière de ne pas s’approprier la lutte.

Je suis pas convaincu. Pour moi, s’approprier la lutte ou plus globalement faire de la merde, ça dépend surtout de ton attitude et de ton propos général. Que ce propos soit précédé d’un moi je suis hétéro ou pas, ça n’y change pas grand chose.

La seule chose que ça change, en fait, c’est que tu évites qu’on puisse te supposer non-hétéro. Ce faisant, tu élimines les risques d’interrogations gênantes de la part de proches, les risques d’hostilité. C’est aussi une manière de légitimer un discours: si moi, hétéro, je soutiens cette cause, c’est qu’elle est vraiment importante… et ça, ça fait un peu mal au cul. (Et même quand ce n’est pas du tout du tout l’intention de la personne qui annonce je suis hétéro ou je suis un·e allié·e, le risque que ça soit entendu comme tel est fort. Et le risque qu’on donne plus de visibilité à ton discours parce que c’est le discours d’un·e hétéro est pas négligeable.)

Je trouve ça plus radical de laisser les gens supposer ce qu’iels veulent sur ton orientation sexuelle, au lieu de les rassurer que oui oui tu es bien hétéro.

Personnellement encore: si une personne dit un truc pour soutenir une cause LGBTQIA, je ne cherche pas à savoir si cette personne est directement concernée ou pas. Elle exprime une opinion politique, qui peut être positive (à mon sens) ou problématique. Si cette opinion est problématique — par exemple, si c’est une forme de politique de la respectabilité ou une connerie du genre au fond on est tou·te·s pareilles — je critiquerai ouvertement cette opinion, et là encore savoir si la personne qui l’exprime est queer ou pas… ça ne change pas grand chose.

Le mieux c’est que je dise rien alors?

Non, le mieux c’est de réfléchir en amont sur ce que tu penses être en mesure de dire, en prenant en compte ta situation, tes expériences — ou absence d’expériences. Par contre, le détail de cette réflexion, et la prémisse je suis hétéro, on n’a pas spécialement besoin de l’entendre, surtout quand elle peut avoir des effets secondaires tels que:

Donc si une partie de tes proches ou ami·e·s ont des propos homophobes, pas de souci pour dire que tu considères qu’il n’y a pas de sexualités supérieures à d’autres, que l’hétérosexualité n’est pas une évidence mais est aussi influencée par un conditionnement social, que toutes les orientations sexuelles fondées sur le consentement mutuel se valent, et que chaque personne devrait pouvoir faire ses propres choix sans être méprisée, rabaissée, dénigrée, discriminée. Ou encore que chaque personne devrait être libre de choisir son genre, que ça soit se reconnaitre dans le genre qui lui a été assigné à la naissance ou dans un autre (et il n’y en a pas que deux).

Et si ensuite on te demande si tu dis ça parce que tu es…?, est-ce vraiment important de répondre oh non je suis hétéro et cisgenre? Faut-il répondre tout court? Je laisse chacun-e décider, mais perso je suis plutôt pour laisser la question en suspens quand elle est posée par des personnes qui défendent les normes hétérosexistes — pourquoi pas en répondant par une question: Pourquoi tu demandes ça?, Qu’est-ce que ça change?, Tu veux dire que mon avis a moins d’importance si je suis…?

Par contre si tu veux parler du vécu d’autres personnes, plutôt que simplement de tes opinions politiques, ça peut demander plus de prudence dans ce que tu dis ou la manière d’en parler. Si c’est sur un blog ou un réseau social, il vaut peut-être mieux relayer (avec un lien). Si c’est dans une conversation en face-à-face, ça peut être utile de paraphraser un témoignage que tu as lu, en essayant de ne pas le déformer.

Enfin, on redoublera de prudence quand il s’agit des critiques internes aux mouvements militants. Est-ce qu’on comprend ces critiques? Est-ce qu’on est légitime à en formuler une quand on n’est pas concerné·e? (À priori non.) Est-ce qu’il faut relayer ces critiques qui ne nous concernent pas? (Je sais pas trop…)

Voilà pour quelques repères. Il sont contestables, et plein de gens ne seront pas d’accord avec moi. Par ailleurs, je ne prétends pas suivre ces repères rigoureusement dans mes propres engagements (quand je suis en situation d’allié, ou quand je ne suis pas concerné directement par une problématique précise).

Ce que je sais par contre, et même si je n’ai probablement pas bien expliqué pourquoi, c’est que les affirmations je suis un·e allié·e et l’envie de valoriser ça et de faire des campagnes de com pour inciter les gens à se définir comme tel·le·s… ça m’énerve, et j’en ai marre.