Machin n’est pas raciste

Florens Verschelde

Cet article s’adresse essentiellement à des personnes blanches de culture française.

Il doit y avoir une sorte de gène du racisme, il y a les gros connards racistes qui l’ont et puis tous les gens respectables, les notables, ceux qui «dérapent» et balancent un peu de racisme ordinaire dans les médias et sur les réseaux sociaux… ben eux ils l’ont pas.

Par exemple Pierre Machin1, mec de droite mais qui pourrait être de gauche ça serait la même, eh bien il trouve que donner des prénoms un peu juifs à ses enfants c’est pas très laïc, ou pas très français, ou pas très acceptable, enfin pas bien quoi. Parce que s’appeler Pierre, Marie, Jacques ou autre prénom catholique, ça c’est laïc, acceptable, normal, français.

Après quoi il fait genre ça a pas été bien compris, il fait fausses excuses, et autres manœuvres dont on se fiche. On s’en fiche parce que c’est de la merde, et puis aussi parce que ce qui est intéressant ici c’est la sortie défensive de son patron, qui est aussi un mec de droite mais qui pourrait être de gauche ce serait pareil. Le Patron, donc, qui vient apporter sa caution de moralité:

Je connais Pierre Machin, il n’est absolument pas raciste.

Donc Le Patron il a séquencé l’ADN de Pierre, et dedans il a vu ah tiens, j’en étais sûr, pas l’ombre d’un gène de racisme dans cet ADN-là, ce qui nous fait une belle jambe de con.

C’est là que tous les gens qui ont la moindre idée de ce qu’est le racisme, et qui incidemment essayent de lutter un peu contre, voudraient placarder partout dans le bureau du Patron, et dans toutes les Rédactions de France:

Le racisme n’est pas une tare individuelle.

Il n’y a pas Les Racistes et puis Les Pas-Racistes.

Le racisme, en vrai, c’est une idéologie qui imprègne notre culture et informe notre vision du monde. Le racisme c’est un ensemble de biais de jugements qui touchent même les gens qui s’estiment bien sous tous rapports et pas-raciste-oh-non-madame. Le racisme c’est trouver que certains traits culturels sont tellement normaux qu’on ne les remarque pas, et que d’autres sont «singuliers», mal intégrés, pas bien normaux, pas bien français. Le racisme c’est donner moins de crédit, d’attention, de temps de parole et de confiance à une personne racisée qu’à une personne blanche. Le racisme, dans ses détails ordinaires, c’est beaucoup d’autres choses encore.

Le racisme, ce ne sont pas Les Autres qui le font. Ce n’est pas Le Beauf, Le Con, Le Facho. C’est tout un chacun. Avec des variations, bien sûr, avec des degrés de gravité variables. Mais se préoccuper uniquement ou en priorité du Connard Raciste De Service (quand on ne l’excuse pas parce que «il/elle est comme ça» et «on ne le/la changera pas, faut faire avec»), c’est un peu facile, c’est un peu lâche, c’est un peu… irresponsable.

Le racisme n’est pas une tare, parfaitement personnelle et déconnectée de notre éducation et de la Culture Française. Il n’y a pas d’un côté Les Racistes, produits d’une sous-culture raciste qui existerait à la marge de la Culture Française parfaitement égalitaire (et mon cul c’est du tofu?), et de l’autre Les Pas-Racistes, vrais gens normaux de la France Républicaine.

Le racisme est un problème politique d’une gravité extrême.

Mais au niveau personnel, être raciste ce n’est pas si grave. D’ailleurs, vous aurez remarqué, on ne met personne en prison pour ça. Arrêtons un peu de traiter toute accusation de racisme comme un choix entre l’innocence totale et la guillotine en place publique!

Ce qui est réellement grave, pour une personne blanche, c’est:

Responsabilité plutôt que culpabilité

Pour la plupart des blancs, reconnaitre qu’ils peuvent être et sont souvent racistes semble impossible. Reconnaitre qu’ils jouissent d’avantages en tant que blancs, ayant a minima le privilège de ne pas être rabaissés et discriminés, semble presque aussi difficile.

Ainsi quand il m’arrive de le faire, ou même simplement quand je relaie un article critiquant le racisme inhérent à la culture française (ma culture…), on me demande parfois: Pourquoi est-ce que tu as besoin de te culpabiliser comme ça?

Sauf que voilà, je ne me culpabilise pas. Je suis blanc, et je sais que je suis raciste. Je suis raciste dans la mesure où j’ai parfois des pensées racistes, et aussi des réflexes racistes dont souvent je ne suis pas conscient. Je sais que ces réflexes racistes ne viennent pas de nulle part, qu’ils ne sont pas une tare personnelle, un vice surgi des tréfonds de mon âme. C’est pourquoi je n’ai aucune culpabilité à reconnaitre ce racisme: en quelque sorte c’est une mise de départ, et c’est ce que j’en fais qui compte.

Être conscient de mon propre racisme me semble être simplement un outil pour faire mieux. Et admettre que je suis et peux être raciste, ça ne fait pas bien mal. Ça chatouille à peine l’amour-propre. Parfois, dans des situations un peu plus concrètes, quand j’ai fait ou dit de la merde, ça picote un peu l’égo. La belle affaire.

Comparé au fait de subir le racisme au quotidien, d’en sentir les effets face à la police et à la justice, dans les entretiens d’embauche, dans les relations de travail et sur une fiche de paie… est-ce que ces questions d’amour-propre, de culpabilité-ou-pas-culpabilité ont la moindre fichue importance? Je ne crois pas. C’est même assez indécent de disserter là-dessus, sur le «Qu’est-ce que ça fait aux blancs de se savoir privilégiés et parfois ou souvent racistes?», et je n’écris ces quelques paragraphes que pour dire qu’il faut passer à autre chose, qu’il faut arrêter en tant que blanc de se regarder le nombril — moi, blanc privilégié… moi, accusé d’avoir dit ou fait quelque chose de raciste… — et commencer à regarder ce que fait notre racisme autour de nous.

Il ne s’agit pas de se sentir coupable, de se revendiquer coupable. Il s’agit plutôt, et uniquement, de se montrer responsable individuellement de nos propres actions, et responsables collectivement du racisme dans notre culture et notre société.

Il s’agit d’écouter les personnes racisées2 qui dénoncent le racisme qu’elles subissent, plutôt que de chercher à tout prix à se justifier soi-même ou à innocenter notre culture de tout biais raciste (ce sont des cons, c’est exceptionnel, c’est marginal…).

Il s’agit d’arrêter de décerner des certificats de non-racisme à nos camarades, nos ami·es, nos compagnes et compagnons. Parce qu’ils et elles ne sont pas exemptes de racisme. Et parce que c’est contribuer à la fiction contemporaine d’un monde où le racisme est exceptionnel, où aucune personne «bien» ne peut être raciste, où le racisme c’est toujours Les Autres qui le font.

Le racisme existe, et non, ce ne sont pas Les Autres qui le font. Si on pouvait passer moins de temps à déresponsabiliser les blancs, et un peu plus de temps à écouter ceux et celles qui subissent le racisme, ça serait déjà pas mal.


  1. Le nom a été modifié, pas envie de faire de la pub même négative au gugusse. Suivez le lien si ça vous intéresse. 

  2. Côté blogs, on pourra lire par exemple Ms. DreydFul, Nègre Inverti ou Le Bougnoulosophe