Ceci n’est pas du second degré

Pub Ryanair Red hot fares… and crew ! avec des jeunes femmes à moitié nues

La publicité Ryanair ci-dessus est évidemment sexiste. Mais tous ne l’entendent pas ainsi (ce serait surprenant lorsqu’on parle de sexisme…), et un article commente : Le message est certes à prendre au second degré.

Du second degré, vraiment ? Pourtant, si on comprend le message de ces affiches au second degré, cela signifie que le message que les publicitaires cherchent à communiquer est en réalité l’inverse de ce qui est écrit, ce qui donne : nos prix ne sont pas attractifs et notre équipage non plus. Je doute que ce soit le sens de ces affiches.

Il n’y a second degré que si le message que l’on souhaite faire passer est clairement différent du message communiqué en surface (et le plus souvent opposé à ce message de surface). Un propos au second degré cherche d’ailleurs à faire comprendre au lecteur, à l’auditeur ou au spectateur la différence entre les deux niveaux de discours — ce qui est dit en surface et ce que l’on souhaite réellement dire —, et ce afin d’emporter son adhésion au message complet. Ce n’est clairement pas le cas ici. Non, ces affiches sont bien écrites et conçues au premier degré.

À la réflexion, c’est un exemple frappant d’une certaine esthétique moderne : on emprunte les formes du second degré, mais le message délivré est bel et bien au premier degré. De la poudre aux yeux.

Quelles sont ces formes du second degré que l’on emprunte ainsi ? Déjà le message publicitaire qui vous dit, avec un clin d’œil, ha ha on exagère hein, on sait bien que toutes nos hôtesses de l’air ne sont pas des bombasses et que prendre nos avions ne vous assure aucun gain sexuel. Bien sûr le but des publicitaires est de faire qu’inconsciemment le public cible (exclusivement masculin, apparemment) fasse cette association mentale entre la marque et la chaudasserie, et que ça lui reste dans un coin du cerveau au moment de choisir une compagnie aérienne pour un vol. Mais comme y aller trop directement est mal vu, que ça pourrait se retourner contre l’annonceur, on met des signes du ha ha on exagère, c’est une blague, allez-y rigolez avec nous !

Ces signes ce sont notamment ici : le traitement typographique du …and crew ! qui suggère une inscription manuelle sur une affiche ; le traitement graphique rétro qui rappelle les publicités des années 1950 et 1960 ; le chapeau et la coupe de cheveux vieillottes. Des effets de distanciation. Une esthétique visuelle trop proche des codes modernes, avec des photos couleurs contrastées mais un peu froides par exemple, aurait laissé penser à un message assumé. Alors qu’ici on veut bien dire sans ambiguité que ha ha c’est de l’humour !, manière de ne pas assumer jusqu’au bout un propos que l’on tient pourtant à dessein.

Je ne m’étendrai pas sur des questions telles que Qu’est-ce que l’humour ? Est-ce que c’est drôle ? ou Peut-on rire de tout ? Ici c’est surtout la question du second degré qui m’intéresse. Le second degré qu’on brandit partout comme excuse, sans comprendre au juste de quoi il s’agit.

Si on imagine une échelle du degré de discours avec en 1,0 le fait de dire ce qu’on pense et en 2,0 celui de dire le contraire, alors ces affiches pour Ryanair ne sont pas du second degré, mais du degré 1,1 ou 1,2 peut-être. C’est-à-dire du premier degré, parce qu’on dit vraiment qu’avec Ryanair on va fréquenter des filles sexy et peu vêtues ; mais un peu adouci par les codes graphiques utilisé et un petit peu de complicité forcée entre l’annonceur et le public : tu comprends, c’est comme au catch, ce qu’on te montre c’est un peu du chiqué, faut pas nous prendre trop au sérieux… mais merci d’y croire quand même, de jouer le jeu !

Juste pour rire ?

De manière générale, l’humour et la distanciation servent à adoucir un message. Quand je dis quelque chose juste pour rire, je dis quand même cette chose là et j’y prends plaisir ou y trouve une satisfaction quelconque.

Par exemple, si je dis juste pour rire que les gonzesses c’est quand même que des putain de chieuses, je le dis quand même, et ça a un effet sur moi et sur ceux et celles qui m’entendent, même s’il est inconscient. Je dis ce truc, auquel je ne crois théoriquement pas, parce qu’à ce moment là j’ai envie ou besoin de le dire, c’est une pulsion en quelque sorte, ça me soulage de quelque chose. J’ai besoin de m’autoriser à être violent ou égoïste ou antagoniste pour me décharger d’un truc, alors je le balance avec humour, pour que ça passe mieux socialement, et surtout pour que je m’autorise moi-même à le faire (ça s’appelle court-circuiter le surmoi, vous pouvez googler ça les enfants).

Peut-être que dans le Grand Ordre des Choses c’est bien que toi et moi on puisse se défouler un peu juste pour rire, et se permettre de dire ou de penser des trucs pas vrais et certainement pas cools parce que ça nous fait du bien. C’est peut-être mieux pour l’équilibre psychique, la société, le cosmos. Il s’agit pas d’interdire tout ça. Mais ça me ferait juste plaisir qu’on arrête de prétendre que c’est du second degré, et que ce qu’on raconte est subversif, juste et noble.

C’est très simple en fait : si t’es en train de déconner, si tu racontes des trucs juste-pour-rire, t’es probablement pas en train de faire du second degré. Le second degré, le vrai, ça demande une sacrée conscience de ce que t’es en train de dire, de quel message exact tu veux faire passer et pourquoi. C’est pas un truc qui sort comme ça, hein, ça demande du boulot.

Difficulty Level: Hardcore

Imagine que t’es un mec qui écrit un sketch de stand-up qui dit à quel point les nanas sont des chieuses. (Ou bien une nana qui écrit un sketch pour dire à quel point les mecs sont lâches, ça marche aussi. Par souci de simplicité je reste sur la première hypothèse mais vous pouvez transposer.) Tu peux y aller à fond, multiplier les blagues sur les nanas qui décidément sont vraiment connes et compliquées et contradictoires et elles savent pas ce qu’elles veulent. Premier degré.

Tu peux aussi rajouter un twist à la fin, par exemple tu fais sentir que le mec qui s’exprime c’est un peu un chieur aussi, au final faire chier c’est universel un peu. Ça donne un truc un peu plus subtil mais si tu crois que tu viens de faire du second degré tu te goures. Au mieux t’es à 1,3 sur l’échelle des degrés de discours, donc toujours plus proche du premier degré.

Le vrai second degré, dans cet exemple, ce serait faire passer ce message principal : penser que les filles sont des chieuses, ou que les mecs sont lâches, ou autres préjugés, ce sont des conneries, et peut-être même des conneries qui nous confortent dans notre propre bêtise et nos manquements personnels et de groupe. Si t’es vachement doué tu peux réussir à faire passer ce message en faisant rire les gens, tu peux les embarquer dans ces stéréotypes que nous portons tous, les faire adhérer, et puis retourner le truc comme une crêpe, pas juste comme un twist final pour mettre de l’eau dans ton vin mais vraiment en faisant sentir que c’est ça ton propos : on gagne rien à perpétuer ces stéréotypes. (Fin de l’exemple.)

C’est ça le second degré : en surface tu tiens un discours, mais tu fais bien sentir que tu veux dire tout à fait autre chose (le contraire du discours de surface, ou une critique de celui-ci). Pas un truc un petit peu différent, pas non mais c’est pas sérieux c’est juste pour rire. Et pour faire sentir ça tu as besoin soit de placer des signes, des accidents qui cadrent pas dans ton discours, soit de placer ton discours dans un contexte précis, enfin bref tu as besoin de faire sentir qu’il faut comprendre autre chose que le propos que tu mets en scène. Et le ton complice ne suffit pas, car on peut être complice d’un discours premier degré «juste pour rire», qui conforte plus qu’il ne dénonce.

Au risque d’en faire chier beaucoup, le second degré c’est super sérieux et c’est super dur à faire correctement. C’est pour ça qu’on respecte autant les rares personnes qui savent ou savaient le faire avec brio, sans faire du faux second degré de posture.

Et puis il y a les nuances du second degré. Parfois c’est très clair, je tiens un discours qui objectivement ne m’appartient pas. Si je parodie, à la première personne, un discours qui m’énerve, les gens qui me connaissent savent bien que c’est du degré 2,0. Et pour les autres, il y a les excès dans la forme du discours, et la fausse signature qui indiquent bien qu’on a affaire à une critique. Ce genre de second degré là, c’est pas très compliqué à faire, c’est du 2,0 bien net, et c’est facile à écrire et à comprendre. Parce que pour moi c’est le discours de l’autre, de l’adversaire. Second degré bon marché.

Non, ce qui est vraiment compliqué c’est quand tu t’éloignes un peu du 2,0. Quand tu fais du 1,9, du 1,8… c’est-à-dire quand quelque part tu crois un petit peu à ce que tu dis, même si c’est juste un petit peu, même si t’as pas envie d’y croire. Et alors tu te moques de toi-même, et tu te moques de ton public ou de ton lectorat, tout en gardant le cap pour affirmer ce à quoi tu crois, ton message principal.

Par exemple quand tu mets en scène un préjugé quelconque et que tu sais bien que ce préjugé il a un écho en toi, et chez ceux qui t’entendent et te lisent ; alors tu joues avec ça, tu embarques les uns et tu contraries les autres et là, paf, tu retournes le truc ; tu traces une ligne droite vers ton propos, vers ce que tu veux dire pour de vrai ; et comme un vrai illusionniste, jamais tu révèles ton truc, jamais tu passes au premier degré pour donner ton message. Si tu sais faire ça, si tu prends le risque de le faire et qu’à force d’application tu y arrives et qu’en plus tu fais rire (rires gênés, rires francs, rires de soulagement où ça lâche d’un coup…), alors t’es un·e grand·e, alors tu sais faire le plus beau des seconds degrés. (Moi, j’aimerais bien, mais je sais pas faire.)

Mais juste mettre en scène quelque chose, tenir un propos, et dire que c’est «pour rire», non, ça n’est pas du second degré.